La compétition entre opérateurs est d’abord une bataille d’image. Chacun veut imposer sa référence et attirer la plus grosse communauté de développeurs. Sur un plan strictement commercial, tout le monde n’affiche pas les mêmes intérêts. Pour Facebook, l’enjeu consiste surtout à faciliter les échanges entre communautés linguistiques. D’où ses recherches sur les langues exotiques, afin de faire émerger un nouveau modèle indépendant des textes déjà traduits. Google, Microsoft (Skype), Amazon voire le chinois Baidu, eux, vendent de la traduction aux entreprises, un marché évalué à près de 45 milliards d’euros.
« Il est beaucoup plus facile d’entraîner un moteur neuronal spécialisé dans un domaine d’activité spécifique, comme le tourisme ou la santé, qu’un moteur générique, estime Jean Senellart. Avec 500 phrases extraites du corpus de traduction fourni par un client et deux jours d’entraînement, on peut aujourd’hui formater un NMT professionnel. Le tout avec des résultats beaucoup plus performants que ceux de Google Translate. » Sachant que pour des raisons de confidentialité, les entreprises sont très réticentes à utiliser l’outil grand public du géant de Mountain View, car celui-ci se réserve un droit d’utilisation sur le texte traduit.
« Désormais, la qualité d’une traduction du français vers l’anglais est d’un niveau souvent supérieur à celui de beaucoup de nos salariés dans la langue de Shakespeare. Et tout à fait suffisant pour être utilisé sur beaucoup de documents de travail », constate Vansi Vuong, au Crédit Agricole. Là où hier l’entreprise dépensait près de 1 million d’euros par an en traduction « humaine », elle s’en sort désormais avec une licence à… 30 000 euros. Le son du glas pour les traducteurs ? « On aura toujours besoin d’eux car les NMT ne peuvent offrir la qualité irréprochable requise pour tous les documents officiels destinés à sortir de l’entreprise », assure Vincent Nguyen, directeur général de l’agence de traduction Ubiqus. Reste que leur métier se métamorphose. Les nouveaux outils vont les orienter vers un travail de postédition. Probablement moins bien rémunérés, ils vont devoir miser sur les volumes, car c’est précisément dans les champs professionnels, linguistiquement plus formatés, que les marges de progrès de ces systèmes experts sont les plus importantes.
Côté grand public en revanche, personne n’imagine encore arriver à un dispositif qui égale la traduction humaine. S’ils ont passé un cap pour les petites choses de la vie courante, les nouveaux moteurs butent toujours sur une difficulté majeure : ils ne savent traduire les phrases qu’isolément. « Le contexte au niveau du paragraphe leur échappe », appuie Jean Senellart. Difficile donc de leur confier un texte littéraire, riche en jeux de mots, attelages, allitérations, double sens, références à la culture populaire… A fortiori de la poésie. Pour traduire Edgar Allan Poe, il fallait bien Charles Baudelaire, pour saisir l’univers de Jorge Luis Borges, un moteur ne saurait égaler Roger Caillois, ni Marguerite Yourcenar pour restituer les nuances de Constantin Cavafy.

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